Regards croisés sur l’économie

L’expérimentation au service de la lutte contre la pauvreté

Compte-rendu d’une conférence d’Esther Duflo

samedi 2 avril 2011, par Asma Benhenda

A l’occasion de la publication de son livre, Poor economics : a radical rethinking of the way to fight global poverty (avec Abhijit Banerjee ), prévue pour avril 2011 pour la version américaine (octobre 2011 pour la version française), Esther Duflo donnait une conférence le 23 mars 2011 au lycée Henri IV [1]. Nous retraçons ici les grandes lignes de son argumentation :

Introduction : L’aide au développement peut-elle faire la différence ?

La question de l’efficacité de l’aide au développement fait débat parmi les économistes. Jeffrey Sachs dans (The End of Poverty. Economic Possibilities for Our Time) publié en 2006 affirme qu’une meilleure allocation et gestion de l’aide devraient permettre aux pays pauvres de sortir de la trappe à pauvreté dans laquelle ils se trouvent. Il donne l’exemple de l’Égypte qui a reçu presque deux milliards de dollars d’aide de la part des États-Unis. Cette somme a été mise à la disposition d’un régime corrompu. Si elle avait été donnée aux enfants africains, chacun d’eux aurait reçu 20 dollars par an. Cette position est critiquée par William Easterly (The White Man’s Burden. Why the West’s Efforts to Aid the Rest Have Done So Much Ill and So Little Good) pour qui l’aide est avant tout l’expression d’un néocolonialisme. Il existerait un lobby de l’aide afin que cette dernière puisse se perpétuer et servir ses propres intérêts. Les gouvernements seraient aussi en concurrence pour recevoir l’aide, qui constituerait une véritable ressource.

Une façon de répondre à la question posée par ce débat serait d’analyser les effets de l’aide au développement sur le PIB des pays en développement. On observe une augmentation du volume de l’aide tandis que le PIB reste stable. Est-ce à dire que l’aide est inutile ? La réponse est non. Tout d’abord, le PIB est un proxy imparfait pour mesurer la qualité de la vie. Mais, surtout, il est impossible de savoir comment aurait évolué le PIB sans cette aide. Aurait-il chuté ou augmenté ? On peut comparer cette situation avec celle dans laquelle se trouve un docteur avec ses sangsues : il a toujours utilisé cette méthode, mais il ne peut savoir si c’est effectivement cela qui guérit ses patients. Par conséquent, ce débat est stérile et surtout non opératoire. La vraie question est en réalité la suivante : comment construire une politique publique efficace quels que soient les moyens ?

Mon objectif aujourd’hui est de montrer comment le travail expérimental permet de structurer la lutte contre la pauvreté.

Comment lutter contre le paludisme en Afrique ? - Première étude de cas

Près d’un million de personnes meurent aujourd’hui du paludisme. 85 % sont des enfants de moins de cinq ans.

Le meilleur moyen de lutter contre cette maladie est de distribuer des moustiquaires. Le coût total de cette distribution (fabrication, transport, etc.) est d’environ 8 € par unité. Il est important de souligner que ces moustiquaires protègent non seulement l’enfant qui l’utilise mais aussi tous les autres enfants qui l’entourent. Autrement dit, l’utilisation de moustiquaire génère des externalités positives. Par conséquent, il est pertinent de subventionner ces moustiquaires afin d’atteindre l’optimum social. La question est alors de savoir quel doit être niveau de la subvention. Plus précisément, il s’agit de répondre aux interrogations suivantes :
- Quelle est l’élasticité-prix de la demande de moustiquaires ?
- Le moyen d’acquisition de la moustiquaire (gratuite ou non) influence t-il son usage ? Existe-t-il un risque de gaspillage si la subvention est fixée de façon à ce que la moustiquaire soit gratuite ?
- La distribution de moustiquaires gratuites décourage t-elle de futurs achats ?

On ne peut répondre à ces questions que de façon empirique. C’est ce qu’a tenté de faire Pascaline Dupas. Voici son expérience et les résultats de son article :
- Distribution de bons de réduction allant de 50 à 100%. Elle observe que l’élasticité-prix de la demande est très importante. La gratuité permet à un plus grand nombre de bénéficier d’une moustiquaire.
- Observation de l’utilisation des moustiquaires. Elle remarque que l’usage ne dépend pas de la façon dont elles ont été acquises.
- Distribution de moustiquaires à la même population six mois plus tard. Ceux qui avaient reçus une moustiquaire gratuitement ont plus de chance d’en acheter une par la suite que ceux qui avaient dus la payer (et qui n’en avaient peut-être pas acheté la première fois). Par conséquent, ce qui est en jeu n’est pas une dépendance à la gratuité, mais une habitude à la moustiquaire.

La vaccination en Inde - deuxième étude de cas

Nous avons réalisé dans un district indien une expérience dans laquelle nous comparons trois groupes d’individus exposés à trois traitements différents. L’article tiré de cette expérimentation est consultable ici.
- Le premier groupe ne bénéficie d’aucune campagne de vaccination. Le taux de vaccination est alors compris entre 0 et 2 %.
- Le second groupe bénéficie d’une campagne de vaccination tous les mois. Le taux de vaccination est alors compris entre 6 et 7 %.
- Les individus du troisième groupe bénéficient, en plus d’une campagne de vaccination mensuelle, d’une distribution d’un kilogramme de lentilles. Le taux de vaccination atteint 38 %.

La question qui se pose alors est : pourquoi la population ne fait-elle pas cet investissement très rentable (les enfants vaccinés sont moins malades, plus productifs et vivent plus longtemps) ?

La raison n’est pas que la population se désintéresse de la santé de ses enfants. En effet, il existe un contraste saisissant entre l’importance de la demande de soins curatifs et la faiblesse de la demande de soins préventifs (comme les vaccins). Il semble plutôt que cela s’explique par un défaut d’information et par la tendance universelle de l’être humain à la procrastination. Cette préférence pour le présent a des conséquences moindres dans un pays riche où l’État prend par la main les citoyens pour qu’ils fassent ce qui est bon pour eux (la vaccination est obligatoire dans les pays développés). Dans un pays pauvre, la population doit elle-même se prendre en charge et elle ne le fait pas toujours.

Le problème des pays pauvres est donc l’inefficacité des politiques publiques. Elles sont minées par l’idéologie et l’ignorance de ceux qui les mettent en place et souffrent d’une tendance à l’inertie.
On peut citer l’exemple des infirmières indiennes qui doivent faire leur tournée quotidienne dans des conditions extrêmement difficiles. Il semble impossible de faire chaque jour ce métier de façon dévouée. De fait, ces infirmières fixent leur propres règles : elles viennent quand elles veulent, restent dans leur centre... Ce comportement est dû au fait que les règles posées par l’autorité publique sont trop abstraites et non opératoires.

Conclusion

Il est trop pessimiste de penser que l’aide au développement est inutile. Même dans des pays non-démocratiques, des marges de manœuvres existent. La corruption n’est pas une fatalité. La police du Rajasthan a par exemple pris l’initiative de nous contacter pour améliorer son efficacité. Il peut y avoir un contraste important entre la modestie des moyens et l’ambition des objectifs : les enfants qui ont été déparasités, gagnent, une fois adultes, 20 % de plus par an que ceux qui ne l’ont pas été.

Nous pouvons conclure par ces mots de Franklin D. Roosevelt : « The world needs and, unless I mistake its temper, the world demands bold, persistent experimentation. It is common sense to take a method and try it : If it fails, admit it frankly and try another. But above all, try something. The millions who are in want will not stand by silently forever while the things to satisfy their needs are within easy reach. »


[1Esther Duflo est également l’auteur de deux ouvrages de vulgarisation :Le développement humain. Lutter contre la pauvreté (I) et  La politique de l’autonomie. Lutter contre la pauvreté (II).

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